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Les larmes d'émotion spécifique

Philosophie

La nature des larmes d'émotion en dehors de toute interprétation.

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Image par : Maurice Mikkers / http://imaginariumoftears.com

Introduction

Qu'est-ce que, par exemple, la joie ? Prenons la définition dans son sens ordinaire, issue du CNRTL : « Émotion vive, agréable, limitée dans le temps ; sentiment de plénitude qui affecte l'être entier au moment où ses aspirations, ses ambitions, ses désirs ou ses rêves viennent à être satisfaits d'une manière effective ou imaginaire. »

On a coutume de représenter les larmes d'émotion selon une échelle entre deux excès, ou limites : la souffrance et la joie. On dit que ces larmes sont « de » telle nature ; par exemple, les larmes de tristesse, les larmes de joie.

Si la psychologie considère les larmes comme une réaction à un choc ou une rupture, il faut constater que nous attribuons la cause des larmes à l’événement immédiat qui les a provoquées.

Or, n'y a-t-il pas le risque d'une lecture a posteriori qui donnerait rapidement un sens aux pleurs, trop dérangeants pour ne pas supporter de réaction immédiate ?

Attention cependant à certaines images romantiques éloignées de l'expérience ; par exemple, une personne qui souffre pleurerait nécessairement. D'autre part, les larmes peuvent faire l'objet d'une instrumentalisation ; par exemple, il faudrait pleurer ceci mais pas cela, pleurer ici mais pas là, pleurer à tel moment mais pas à d’autres. Enfin, pensons au chantage affectif où les larmes deviennent un moyen de manipulation.

Les héros d'endurance

La science a montré que la composition des larmes est différente selon les raisons qui provoquent leur survenue. Il y aurait trois types de larmes : les larmes basales pour l'entretien régulier des yeux, les larmes de réaction à une agression (par exemple, une poussière) et les larmes d'émotion qui ne sont attribuées jusqu'à présent qu'à l'homme.

Ce qui distingue les larmes d'émotions des autres types de larmes, ce serait leur concentration en protéines et hormones. Pleurer d'émotion produit des antalgiques naturels. D'autre part, les larmes permettent l'élimination de molécules et toxines liées au stress.
Si pleurer libère des endorphines ou participe à leur libération, cela explique pourquoi pleurer fait du bien. À cela ajoutons l'ensemble des réactions corporelles liées aux pleurs et qui participent du processus de bien-être.

Pleurer d'émotion dépend aussi de facteurs sociaux (personnes, situations, environnement...). Ces facteurs sociaux peuvent exercer leur influence (interdit, bienveillance...) y compris chez les personnes qui ne pleurent que dans la solitude ; solitude alors à reconsidérer.

Mais si les larmes d'émotions sont représentées selon une échelle, comment distingue-t-on les larmes de souffrance des larmes de joie ? Y a-t-il une différence de composition, de processus ? La science n'a pas encore statué. Les larmes d'émotion pourraient bien ne pas être différenciées. Ce qu'elles ont en commun, c’est une excitation émotionnelle intense.

Si larmes de souffrance et larmes de joie ne sont pas différenciées et si pleurer fait du bien en soi, le problème repose-t-il alors sur l'interprétation ? Nous donnerions aux larmes un sens qui dépend de notre lecture de la situation.
Prenons l'exemple d'un étudiant qui a travaillé dur et qui vient d'apprendre ses bons résultats à un examen. Il pleure « de joie » parce que ses résultats sont bons et qu’il a travaillé dur, c’est une sorte de récompense. Ici, le sens des larmes dépend de la cause que nous leur avons définie : les bons résultats sont considérés comme une réussite, elle-même source de soulagement, ce qui provoque les larmes « de joie ». On pourrait dire que l'étudiant pleure « mais qu’en fait » c'est de la joie.
Mais il se peut que l'étudiant pleure non parce qu'il a réussi mais parce qu'il a ressenti l'angoisse d'échouer et que cette angoisse s'arrête à la découverte des résultats, bons ou non. Nous obtenons alors une toute autre lecture.

Le seul invariant, quel que soit le sens de lecture, c'est que nous pleurons d'émotion par rupture. Ce qui nous amène à penser que pleurer est ici nécessairement la marque d'une perte, d'un deuil. Plus précisément, c'est la durée ou le degré de la tension qui va expliquer les larmes. Il s'agit donc d'évaluer ce qui est enduré jusqu'à la cause immédiate. Cela explique notamment certaines situations.
L'étudiant qui a travaillé dur pendant toute une année pleure sur ses résultats au regard de ce qu'il a enduré pour les obtenir et quels que soient ces résultats. La rupture, c'est l'arrêt de ce qui est enduré. Dans cet exemple, cela fonctionne également chez le paresseux regrettant son manque d’efforts ou projetant ceux qu'il va dorénavant fournir...
Certaines personnes maltraitées ne pleurent que lorsque leur bourreau reconnait (naitre de nouveau avec) publiquement ses actes. Les larmes peuvent jaillir lorsque les victimes de stress post-traumatique dépassent la dissociation et réalisent qu'elles ont souffert. Dans ces cas, les larmes forment le début du processus de deuil et de reconstruction.
Une musique me fait pleurer parce qu'elle exprime une souffrance ancienne, ou que j'endure encore aujourd’hui ; ou elle me révèle soudain une souffrance, m'impose par l'évocation une épreuve sensible. Il faut constater ici qu'au bout d'un certain temps, ou quand on écoute trop souvent la même musique, l'effet cathartique diminue voire disparaît ; la rupture est-elle alors consommée ? – Et au-delà, penser la musique comme rupture ?
Quant aux révélations, fallait-il à Pascal un accident de carrosse pour une soudaine prise de conscience, une rupture avec ce qu'il endurait depuis, ou avant peut-être ? « Joie, joie, pleurs de joie. » écrit-il dans son Mémorial.

Les larmes d'émotion ne peuvent faire l'objet d'une quelconque propriété joyeuse ou triste tant qu'il n'est pas avéré que leur composition diffère selon le contexte. Il faudrait d'ailleurs s'interroger sur la réalité d'éventuels composés d'émotion et la nécessité biologique de les libérer. Si c'est le cas, le futur nous réserverait médicaments et autres boissons pétillantes aux propriétés émotionnelles ; « soda joie », par exemple... D'un autre point de vue, il est possible d'ingérer des substances qui, si elles ne sont pas un concentré d'émotion(s), ont pour effet de produire l'émotion.

Les larmes versées dans la souffrance montrent l'importance de ce qui est enduré. La souffrance peut être un facteur déclencheur (tout à coup, l'individu souffre) et aussi ce qui est enduré (la rupture arrête alors la souffrance ou lui fait changer de niveau ; les pleurs peuvent survenir passé un certain seuil de souffrance). Nous pourrions donc avancer que même si pleurer fait du bien (à différents degrés, au moins comme réaction physiologique), larmes et souffrance sont liées, voire que toute rupture est souffrance et que les larmes d'émotion sont toujours l'expression de cette souffrance et de rien d’autre.

Conclusion

Si les larmes d'émotion ne sont pas différenciées, il n'y a pas de larmes de joie, pas de larmes de tristesse. Les « larmes de » sont un abus de langage ou une interprétation – en ce sens, il y a bien des larmes de joie puisque c'est le sens donné et retenu pour rassurer, consoler. Nous pourrions dire tout au plus que nous n'avons que des larmes de rupture d'endurance ou, dans une forme ramassée, des larmes d'endurance (accent sur le passé), des larmes de rupture (accent sur le présent). Les larmes sont ainsi liées à la souffrance.

Je pleure d'émotion essentiellement par rupture. L'échelle des excès, ou limites, que sont la souffrance et la joie ne portent alors plus sur les larmes mais sur la nature de ce qui est enduré. La nature de ce qui est enduré ne rejaillit pas sur les larmes, ne colore pas les larmes ; ce serait encore interpréter. Endurance et rupture fondent le tragique des larmes.

La nature des pleurs d'émotion ne dépend pas de la cause immédiate qui les fait survenir. Il faut une rupture pour pleurer. Les larmes vont être expliquées au regard de ce qui est enduré.

Enfin, les larmes d'émotion permettent le deuil, elles en sont la porte d'entrée. Les larmes versées renouent avec notre humanité, la présence au monde, avec l'existence, autrui – et ce, même dans la souffrance, du fait de la nature physiologique des larmes. À ce titre, les larmes permettent une forme de lucidité. Mais ces sentiments et cette lucidité n'apparaissent, ne sont permis qu'à partir et qu'après les pleurs.

D'autres questions se posent à présent et en voici quelques-unes : la nature du bien-être des larmes d'émotion est-elle la joie ? Y a-t-il alors une autre définition possible de la joie ? La joie comme plénitude est-elle expérimentable par les larmes ? Par l’éveil lucide qu’elles permettent, les larmes signent-elles un dépassement – pensons à Spinoza et au passage vers « une plus grande perfection » ?

En attendant de prochaines réflexions, prenez le temps de voir ou revoir ces photographies de larmes prises au microscope par Maurice Mikkers.

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par Alexandre Venet, le 20-07-2016
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